La couette, c’est la vie !

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Une bonne couette

Il y a de ces semaines qui pourraient se résumer comme une mauvaise revue météo. Après un jingle où se mélangent grenouilles sautillantes et gouttes d’eau dans un bassin d’eau fraîche, la voix de la speakerine énonce les prévisions : « Pour les prochains jours une tempête de grosse fatigue viendra toucher l’ensemble de votre corps. Il y aura des averses de grosses crampes dans les jambes et quelques lourdeurs dans les régions de vos membres supérieurs. Il y aura des cernes sous vos yeux et des migraines en perspective. On prévoit quelques instabilités d’humeur dans la fin de soirée. Demain, nous fêterons la Saint Moral-En-Berne… Le soleil se lèvera… mais bon, on s’en fout vous ne le verrez pas. » Ces jours s’enchaînent et on soupire. Le week-end est loin. Les vacances ? C’est comme la libération des juifs en Egypte, c’est quand Dieu aura le temps… Il faudra attendre le prochain prophète. La journée est longue. Elle devient interminable. Chaque effort semble insurmontable. Intérieurement, c’est l’averse. Le monde est morose. On rentre chez soi, la mine renfrognée, le dos courbé, on mange un plat sans en sentir le goût devant une émission de télé aussi fade que la nourriture. Et puis… On se glisse sous notre couette. C’est chaud ! C’est moelleux. On se roule dedans et on s’endort. L’univers peut bien exploser, rien ne perturbera ce sentiment de chaleur et de sécurité.

 « La couette. Imaginez ce mot écrit en Arial sur un ciel bleu, affiche de film produit par Arte. Il y a quelque chose d’ésotérique dans cet objet. »

Literie

« Ésotérique ? Mais qu’est-ce que c’est ? Ouech cousin, tu nous as pris pour qui ?
Non, sans dec, tu te la joues l’ami. « 

Soit. Disons le autrement. Les objets qui nous entourent n’ont rien de bien extraordinaire. De la cuillère au tractopelle, ce ne sont que des outils dont on use pour se curer le nez, faire des trous ou tripoter madame. Il n’y a pas d’arrière pensée. On les prend, on en use point. Cependant, la couette échappe à cela. C’est un objet magique. Quand nous nous y plongeons, ces soirs de fatigue intense, c’est une sensation, un souvenir, un moment. Notre esprit semble quitter notre corps. Encore éveillé, notre corps se détend et notre âme s’évapore dans un sentiment de confort intense. Nous disparaissons en devenant une sensation : un glissement en un soupir vers un sommeil réparateur souhaitable. Notre conscience sombre dans la confiance d’une sécurité retrouvée.

La couette, c’est ce qui nous distingue du singe, et du coréen du nord. Je sais, de prime abord, le rapport semble peu évident. La pertinence de mon propos semble fluctuer entre l’absurde et l’incompréhensible d’un sujet documentaire franco-allemand sur la chasse au babouin au Sri Lanka. Les deux ont pourtant un point commun : un monde précaire où à tout moment un type peut débarquer et les buter sans aucune forme de procès, après ou avant un chant patriotique à la gloire du Camarade Général Kim Jong Hun. Tous deux sont sur le qui-vive. Quand nous nous glissons sous notre couette, nous faisons l’expérience de l’extrême inverse. Celle-ci est l’ultime lieu impénétrable de notre intimité la plus secrète. Aucune personne ou presque ne peut y entrer. Souvenons nous de cette époque où nous y bâtissions un monde. Nous avions entre 5 et 10 ans. On la tendait entre les barreaux de notre lit pour en faire un bastion imprenable, repaire de nos aventures secrètes. Dans ce mètre carré, il y avait 4 ou 5 pièces : une chambre, une armurerie et une cuisine. Seule la voix de nos parents pouvait briser la quiétude des lieux. Loin de mettre à bas nos rêveries, nous laissions l’endroit pour une poignée de minutes. Cette grotte de tissus devenait un lieu de vie quand les cousins, les frères, les sœurs ou les copains débarquaient. Ce petit refuge était notre première maison, celle dont nous étions les propriétaires. Trop petite pour que les adultes puissent y rentrer, elle n’appartenait qu’à nous. Roi pour quelques heures, et parfois même un jour.  Ce n’était pas sans déception qu’à la fin du week-end ou des vacances, nous démontions ce havre bien souvent difficilement acquis après de nombreuses tractations (« Tu peux le faire, mais tu rangeras ta chambre »). Peu importe, ça en valait le coup.

maison d'enfant

Puis nous avons grandi. Ce lieu de jeu pour la sauvegarde duquel nous nous étions battus s’est transformé.  Nous ne sommes pas devenus exclusifs pour autant. Bien au contraire, jamais nous n’avons voulu autant la partager. Adolescent un peu boutonneux, elle a connu nos premiers émois. D’abord nous fûmes seul. Tremblant, nous y dissimulions l’objet de notre sexualité en gardant un œil sur les pin-ups des magazines masculins gardés pour l’occasion. Secrètement, nous rêvions parfois d’être rejoint par l’objet de notre fantasme, qu’elle soit une image de papier ou notre voisine de classe. On se prenait à rêver. Elles découvraient avec nous et dans toutes les positions possibles les subtilités du plaisir. Quelques années plus tard, c’est penaud et timide que nous nous y glissions avec l’heureuse élue pour une première fois tant attendue. Certes, elle n’était pas comme nous l’avions imaginé. Nous galérions à enfiler ce foutu préservatif. Notre cerveau clignotait « Du sexe ! Du sexe ! Du sexe ! BAISE LA ! ». On s’en faisait une montagne et l’instant finalement explosa comme un coup de feu dans une clairière du Périgord. Les perdrix s’envolent et on se retrouve comme un con, le sisi à la main à plus en savoir trop qu’en faire. Merde. C’est déjà fini. On se roule transpirant dans cette couette. On ose : « C’était bien ? ». Ouais, non. C’était nul. On se sent un peu trahi par nous-même. C’est pour mieux se cacher qu’on disparaît sous notre couette dépité par ce manque flagrant de performance. « Visiblement, j’ai loupé quelque chose ». Il fallait se réinventer une intimité… retrouver la tendresse.

Sexe et adolescence

Pour certains, les expériences furent nombreuses pour d’autres à peine une ou deux. Après avoir tant pensé à notre pénis, on redécouvrait nos doigts filants le long d’une épaule. La randonnée de nos phalanges nous permettait d’apprécier la douceur de la peau. Écartant ses cheveux, nous nous surprenions de l’effet de nos baiser dans son cou. Puis se laissant aller à l’ivresse du moment, notre main se frayait un chemin sous cette couette… et… Nous construisions notre intimité. Nous y découvrions que l’amour, c’est parfois prendre un peu son temps, savoir l’écouter respirer en silence dans la pénombre du matin, supporter ses ronflements toxiques, la retrouver malgré tout au milieu du lit comme une promesse. Un soupir de satisfaction plus tard, on s’habillerait dans la lumière morose du matin. Grommellement. Il faut partir et quitter ce lieu que nous côtoyons depuis toujours. Nous ne l’avons jamais vraiment quitté. N’ayant pas dépassé la trentaine, je ne peux vous raconter entièrement la suite. Je sais qu’il y a un moment où nous partageons cette couette avec la descendance égoïste que nous avons engendré. Elle vole les miches de notre compagne, son attention et parfois s’incruste donc dans le lieu de nos nuits intimes. Il pleure, il geint, mais on le laisse faire. Ce petit bout de chair rose viendra un jour nous recouvrir de cette couette au soir de notre vie. Il nous bordera comme nous l’avons bordé. Peut-être se retrouvera-t-il à faire pour nous ce que nous avons fait pour lui… Cette ancienne cahute deviendra le lieu de l’ultime geste d’amour à la veillée de la nuit. Ainsi couvert, il nous quittera nous laissant seul dans une chambre de notre maison de retraite.

La tendresse

La couette, la couverture, peu importe la forme qu’elle prend, nous suit tout au long de notre vie. Ce soir-là, alors que je la tirais du bout des doigts pour me recouvrir, je me demandais encore pourquoi on y était si bien. C’est en cherchant l’origine de tout cela que naquit cette article. Cette sensation étrange de confort au moment de sombrer, c’est le sentiment de ce temps qui passe et est passé. C’est notre enfance révolue, notre adolescence et ses affres, notre vie de couple et ses bonheurs… Je la remontais jusqu’au cou posant le menton sur le dessus. Au chaud, la tête vide, il n’y avait plus que la douceur du tissu et le sentiment de plénitude. Je m’endormais. FIN.

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