Les potes solidaires – La nuit épique

La colère de rené

Jeanne Marie Luit dans la nuit

La Nuit Épique
(Ou les potes solidaires)

Ce récit ne comporte que des personnages fictifs, toute ressemblance avec des gens existants ou ayant existés est purement fortuite (enfin presque).
Ps : Oui, Jeanne-Marie est un homme… avec un prénom de femme, par lubie personnelle de l’auteur.

 

« Rétines et pupilles, Les garçons ont les yeux qui brillent Pour un jeu de dupes : Voir sous les jupes des filles (…).  » Alain Souchon

L’été. Une nuit d’Août. Il était 1h du matin. Jeanne-Marie descendait le boulevard Saint-Michel. Il faisait chaud. Les réverbères étaient autant de soleils blafards. Sorbonne, les Jardins du Luxembourg, Cluny. Sur le dos, ce bon vieux René qui ralait. Le sujet ? Le bilan de la soirée. « Putaaaaaaaaaaaaaaaaaain ! Mais fallait la baiser mec ! Putaaaaaaaain ! Mais elle était chaude du cul ! Elle voulait ta bite ! Ta bite, enculé ! Et t’as rien fait ! Parfois je te comprends pas ! Tu pouvais venger le genre masculin tout entier et… et… tu n’as rien fait ! Rien du tout ! ». René était bourré. Il avait bu.

Cela faisait longtemps qu’ils n’étaient pas sorti ensemble. Jeanne-Marie bossait un peu trop. L’ambiance morne au bureau avait brisé ses motivations. Le travail était devenu un puits sans fond. Bosser, tout le temps bosser et attendre les week-ends ends. La fatigue physique et morale commençait à s’accumuler. C’était comme une claque dans le cou. Le matin, sauter du lit, bouffer un bol de céréales comme un malpropre, s’habiller à la hâte, courir les quais du métros et s’y tasser comme un pingouin sur un iceberg. Le quotidien, la routine… Il n’y avait pas besoin d’être en couple pour en faire l’expérience.  « Elle avait les yeux qui sentaient le cul ! » Alors ce soir, quand le téléphone avait sonné, Jeanne-Marie n’avait pas trop hésité. « Tu viens gros trou de balle, on va aller boire un coup à Panthéon ! Cela fait longtemps qu’on n’a pas vu ta gueule de con ! » Vite fait, après une douche, il avait enfilé une chemise pour être présentable ( mais pas trop ), et s’était engouffré dans les méandres du métro. Convention. Montparnasse. Odéon. L’odeur et le bruit de la foule. Les couverts tintaient dans les assiettes des terrasses. Le babillage soutenu des passants berçait la ville entre deux feux verts et les bruits de moteurs. Dans la poche de son jean, il sortit une cigarette, roulée sur un bout de strapontin. Briquet. Feu. Allumer. Tirer. Souffler la fumée. La sensation de vibrer avec le bourdon du monde. Les gens virevoltaient autour de lui. Sentir l’impulsion. Il se mêla à la rivière de la rue. A vive allure, il remontait le boulevard Saint Germain.

Discussion de mec

Le soleil se couchait. Sur les façades, les rayons redessinaient les reliefs de la ville et des filles en débardeurs. Un coup d’œil ici et là, t-shirt de touriste ou en tailleur comme bleu de travail, les formes rebondissaient pour qui voulait bien être attentif. La faune urbaine courrait et dans celle-ci, Jeanne-Marie se frayait un chemin. Ce soir, c’était trois pintes de Guinness, pas plus. Après, il était trop gai. Le lendemain, il fallait tout de même taffer. Il était loin ce temps, ou il rentrait complètement saoul. Il titubait jusqu’à sa porte, cherchait le trou de la serrure et après un effort surhumain roulait jusqu’à son lit. Il fallait se mettre suffisamment sur le coté pour ne pas tacher les draps en cas de régurgitation impromptue. Désormais, il connaissait la limite. Il ne la dépassait plus. Il était devenu raisonnable. René avait le sourire aux lèvres quand il arriva. La clope au bec, il remuait des bras comme un papillon en manque d’oxygène. « Ah bah putain ! C’est à s’t’heure-ci que t’arrive ! » Il ne l’avait pas vu depuis un bon mois. Le pub était plein à craquer. Au fond de la salle, des anglais en maillot de foot rotaient God Save The queen. Quelques types en costard arrosaient la fin de journée. La barmaid au bras tatoué de haut en bas minaudait avec les clients. « Elle a des gros seins » souligna Renée.

La bière à la main, ils parlèrent de tout et de rien intellectualisant les généralités suivantes :
– Le boulot : « Mon chef de projet est un con »
– Le foot : « Laurent Blanc est un con »
– La politique : « François Hollande est un con »
– La faim dans le monde : « Les africains sont des cons. »
– La musique : « Paul Mac Cartney était un con »
– Les filles : « Elles sont trop cons »

Les verres de bières se vidaient. Parfois, ils étaient ramassés. Dans le roulis du monde, la soirée avançait. Le soleil se coucha et les rires s’enflammèrent. Les sujets dégringolaient. Tout se valait et se débattait.  Parfois, des élans de lucidité profonde, d’autre fois juste un brouhaha délirant ou les métaphores pauvres côtoyaient les blagues potaches. Et puis, au détour d’une commande au bar, un brin d’eyeliner et un rouge à lèvre carmin… De prime abord, c’était une jolie fille. Une robe un peu courte, un sourire amusé, un décolleté charmant, un teint halé. Elle avait le parfum des vendredi soirs d’été : Un mélange de gel douche premier prix, de déo et d’eau de toilette, mâtiné de transpiration. Accoudé au comptoir, Jeanne-Marie tourna la tête. Le temps d’une respiration, un regard de connivence, un bref rictus. Ding. Deux verres de pintes. Fin de la seconde de séduction. Il se saisit des bières, lacha la monnaie, un coup d’oeil aux tatouages de la serveuse (un serpent sur le bras, une sirène sur le haut de la poitrine et un lion rasta fari dans le cou), et il retourna à sa place. Alors que René parlait, les yeux de Jeanne-Marie se hasardaient sur le fond de la salle. Elle le fixait. Elle souriait. Elle était au milieu de ses amies. Elle riait. Puis relevant le visage, elle l’observait lui. Sur l’expression de ses lèvres, l’indéniable preuve qu’elle le matait. Dans ces cas précis, il avait toujours l’impression de se faire des films mais là… Par dessus l’épaule de René, il lui souriait

D’ailleurs ce gros con ne mit pas longtemps à se rendre compte du manège : « Tu regardes qui comme ça ? » Il se retourna. « Putain ! Elle est bonne ! Elle te mate ? Tu vas pécho ? Tu vas la niquer ? ». René avait toujours été quelqu’un de distingué. La génétique et 10 ans d’internat l’avait doté de la légèreté d’un albatros sans aile. « Tu veux des capotes ? » Jeanne-Marie rigola. « Non mais vas-y ! Franchement, je t’accompagne ! Tu t’immisces, tu la fais boire, et PAF ! Tu la niques ! Bam ! Bam ! Bam ! On en parle plus ! »  Non. Non. C’est bon. Il n’était pas venu pour ça. C’est vrai qu’elle était jolie… Cependant, il y avait ce gros lourd de René. Et puis… il n’avait pas franchement envie de faire l’effort. Draguer. Sourire. Raconter des conneries. Lâcher quelques vannes et éviter les accrocs. Non. Ce soir, c’était pote, clope, bière. Pas plus. Il n’avait pas envie de faire l’effort. Le chat. La souris. Le jeu de dupe. Non, pas d’enjeu. A moins que la proie se jette tout cru sur son sexe, il ne se passerait rien. Le plaisir d’être vu et de plaire, cela lui suffisait pour ce soir. Il devenait vieux.

C’est bien pour ça que sur les coups d’une heure du matin, à l’heure ou les derniers métros se faufilaient dans les tunnels de Paris, René gueulait à tout va, se lançant dans un monologue interminable :

 

Ses phrases s’enchaînèrent dans un flot ininterrompu. Tantôt accusateur, tantôt culpabilisateur, il n’en revenait pas. Comment était il possible que Jeanne-Marie ne puisse pas céder à cette partie de jambe en l’air gratuite ! Nom d’une pipe ! On était des mecs ouais ! Les mecs, c’était fait pour baiser, ouais ! Et puis, merde, pour tous les soirs où on se la mettait derrière l’oreille, il pouvait bien faire un effort. Il l’avait vécu cet âge ingrat, ou les filles nous boudaient car on avait trop de boutons, trop de bêtises, trop… trop… Trop de tout ! C’était maintenant ! La vengeance ! La vie d’adulte, nous avait rendu forts ! Intelligents ! Nous étions devenus des prédateurs avisés ! On en était pas moins cons, on savait juste mieux le cacher. Parce que dans le fond, nous étions des bites ! Oh oui ! Des pénis décérébrés ! Des mécréants de la baise ! Le sexe au fusil, nous partions dans une guerre qu’on pensait perdue d’avance ! Nos espoirs, nos âmes, nos vies, nos pleurs, nos illusions, ils allaient tous mourir au bout des lèvres d’une fille à peine jolie qui nous dirait « non » sans ciller ! Avions nous mérité ce rejet ? Tout ce qu’on voulait, c’était de l’amour bordel ! De l’amour ouais ! En donner ! En demander ! Et on récoltait quoi ? Des médisances ! Des moqueries ! Nous étions victime de cette société de vagins dominateurs. On nous balançait du cul ! du cul ! encore du cul ! Les filles voulaient ça ! Elles n’arrêtaient pas de le dire ! Mais non ! Fallait qu’elles fassent la fine bouche ! Non ! Voilà ! Merde ! Putain ! Il continua longtemps à s’énerver. Pris dans une spirale entre conspirationnisme du féminisme moderne, et discrimination sexiste, il déblatéra son discours. Avec quelques grammes de moins, René se serait rendu compte du ridicule de son propos, cependant là… il était devenu une boule de contestation, un magnificateur de la cause masculine.

telephone

A peine, la porte de l’appart passée, René s’écroula dans le sofa. L’alcool et la fatigue avaient atteint les muscles et sa volonté avait plié. Immobile, il reniflait quelques ronflements dans le silence. Parfois, il se raclait la gorge. Jeanne-Marie, lui, était plutôt frais. Il s’affala sur ce qu’il restait de canapé et éteignit la lumière. Les volets de sa baie vitrée ouverts, il regardait d’un oeil les passants dans la rue. Il se roula une cigarette et se l’alluma. Dans le silence, il soufflait la fumée. L’instant était suspendu. Il soupira. René était définitivement quelqu’un d’excentrique. Son portable vibra. Il le sortit. Un message. « Je suis toute nue, et je pense à toi ». Oui. Parce qu’en fait, Jeanne-Marie n’avait pas tout dit à René. Depuis quelques temps, il avait rencontré quelqu’un. Pour l’instant, il n’y avait rien de sérieux. C’était un début. Elle était jolie, ne se prenait pas la tête et avait une fâcheuse tendance à jouer avec ses nerfs. Une fille. Une vraie. Pas un fantasme de jeune homme. Celle qui porte de jupes, raconte des blagues et sait si bien se foutre de sa gueule quand il se prend au sérieux. Il sourit. Un rire contrôlé. Il faillit s’étouffer avec la fumée. Elle était géniale. Il n’y avait pas de doute. Dans la rue, un type faisait chier son chien devant un hall d’entrée. Soupir de fumée. « N’empêche, moi, si j’avais été à ta place… Je l’aurais déglinguée » murmura René. Pas de doute, ça avait été une bonne soirée.

 

Épilogue dédicatoire

Né dans un esprit nostalgique, il serait anormal de ne pas citer mes sources dans une conclusion énumérant les personnages de mes nuits d’hier et d’aujourd’hui. Ce récit mêle malgré eux des souvenirs et des personnages d’une époque révolue. Mélancolie faisant, cet article est dédicacé à Sato, le barbu qui mettrait bien des coups…, Aria et Adèle, à Fab et Elo,  Nishi le Chevelu, la prof de bio qu’on aurait aimé bien avoir, Zim, les gens qui dansent avec les plafonds, au canal ou viennent boire les morses, les cardinaux, et autres gordos. Dans les buissons, quelques framboises. Finissons par Cha’. Parce que merde, c’est n’importe quoi.

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