Charlie Hebdo, la pile au dessus des WC

Jesus

Jesus

« Le monde a été crée par des idiots afin que les sages puissent y vivre. » Oscar Wilde

C’était une pile au dessus des WC. Elle était posée assez haute pour que je ne puisse l’atteindre avant mes 12 ans. Faite d’un papier pulp, ses couleurs éclatantes contrastaient avec le trait noir des dessins. Je montais sur la cuvette et je les regardais en cachette: Des filles à poils, des barbus et des gros mots sur tout ce qui pouvait représenter le pouvoir pour mon jeune esprit impressionnable. Papa savait. Maman lui faisait des remontrances mais laissait faire. Après tout, n’étais-ce pas un plaisir de sale gosse ? Je parle de celui qui nous fait dessiner nos profs avec des crottes de nez pour les désacraliser un peu.

J’ai souvenir qu’il y en a eu toujours eu un qui traînait à la maison. Le mauvais esprit et le coup de pied dans les évidences, nous baignions dedans. On se montrait les unes, et on en rigolait. Parfois, un peu coupable, on lâchait « Oh quand même, ils vont loin ». Cela ne nous empêchait pas de glousser et de le partager illico à haute voix. Cela faisait rigoler Maman. Les années avançant, cela gênait un peu Papa. Merde. Il avait transmis ça à son fils : Un certain gout pour les filles à poils, les barbus et les gros mots. Après tout, n’était-il pas un sale gosse ? Je parle de celui qui dit souvent oui de la tête, mais ajoute toujours « mais » car il n’y a pas d’autorité sans rebelle.

L’adolescence m’ont amené à lire les articles. J’adhérais d’abord au discours. Quand on veut changer le monde, quoi de mieux qu’un journal qui s’insurge de tout. Je le baladais en cours, affichant haut et fort un militantisme de pacotille. Les années faisant, je finis par m’en éloigner. Parfois se prenant trop au sérieux, mon esprit critique se heurtait à leurs anarchismes. Et puis je voulu devenir Papa, car j’avais trouvé la Maman. Je gardais dans un coin les filles à poils, les barbus en laissant échapper quelques gros mots. Etais-je toujours un sale gosse ? Quand je disais « merde » à la vie, c’est que ma tartine de confiture était tombé du mauvais coté. Un vrai homme de conviction.

J’étais devant ma télé ce 7 janvier vers 11h. Sur une chaine info « Fusillade à Charlie Hebdo ». Je n’ai pas réalisé la gravité. Je pensais que c’était un récapitulatif de l’année. Et puis, ils ont dit que Cabu et Charb étaient morts. J’ai été saisi. Je pensais à cette pile au dessus des WC, à toutes ces fois ou j’étais monté sur la cuvette pour aller les chercher. Comme si tous mes rires d’enfant, et mes révoltes d’adolescent s’étaient fait canarder. Touché. Emu. Quelques minutes, je me révolte, j’enrage, je pleurs intérieurement, je suis amer.  J’appelle rapidement Papa. Il n’habite pas très loin. Je lui apprenais l’événement. Les sales gosses étaient morts. Il a hurlé dans le téléphone. Il n’y aurait plus de filles à poils, de barbus et de gros mots. Fini, les pieds de nez aux politiques pompeux, aux religieux extrémistes… ce regard moqueur d’un gavroche de couverture.

Lorsque je suis monté dans ma voiture, ils ont annoncé la mort de Tignous et d’Oncle Bernard. J’ai pleuré. Je m’étais jusqu’ici retenu. Je ne pensais pas être un jour atteint par ce genre d’événement. C’est qu’ils faisaient un peu parti de la famille. Une sorte de vide. Je ne peux en vouloir à la bêtise quand elle nait sur l’ignorance. Doit-on condamner des hommes qu’on a rendu bête (et je parle de l’animal et non de la bêtise) ? Un animal mord, car il a peur. Donnez lui un livre pour identifier les raisons de sa peur et vous le punirez peut-être un jour à raison. Sur le soir, j’ai appelé Maman. Elle m’a dit qu’elle avait pensé à Papa et moi. Elle ne savait plus trop quoi dire. Ce soir, nous étions un peu moins sales gosses et un peu plus adulte. L’âme de l’enfance avait pris un coup.

A la télé, les gens se réunissaient un peu partout en France. Dans le monde, les journalistes et les dessinateurs affichaient leur soutien. Charlie Hebdo, c’était un journal et une liberté de tout dire dans un grand éclat de rire. Pour tous, c’était une couverture irrévérencieuse dans le coin d’un kiosque. Je suis devenu Papa. Avec Loulou, on attendait Maman. Je le regardais lui, surement avec le visage déconfit. Il me souriait. Aujourd’hui, je me demande quelles piles de journaux seront au dessus de mes WC. Quelle irrévérence ira-t-il chercher sur la pointe des pieds pour se marrer malgré notre réprobation coupable ?

Je ne peux finir sur cette note triste. Les gens sont descendus dans la rue. C’est le premier signe que cet attentat ne laisse personne indifférent. Contrairement aux pessimistes qui voient déjà les musulmans stigmatisés, je vois surtout l’ouverture d’un débat : « Qu’est-ce qu’un être humain ? ». Visiblement pas ça. Il me semble que beaucoup de gens, hier soir, ne se définissait pas en fonction d’une religion ou une couleur de peau. Ils étaient des valeurs et une unité humaine. Charlie Hebdo, c’est un sale gosse. Il n’y a que les idiots pour croire que ça se soigne. Au fond, nous en avons tous déjà été un.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *